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Actualité du 03-02-2015

REPONSES A QUATRE QUESTIONS SUR L’EMERGENCE

Entretien donné et publié dans le numéro 013 janvier 2015 du magazine de l’Association Afrique/ France, Économie et culture ( pp.12-14)

1°)- Qu’est-ce que l’émergence et que doit-on entendre par ce mot ?

2°)- Dans le cadre du Cameroun, quel est le point d’ancrage ?

3°)- Selon vous, qu’est-ce qu’il faut faire pour atteindre cette émergence ; quels sont les domaines prioritaires, les actions majeures, bref quelles sont les conditions pour l’émergence ?

4°)- Pouvez-vous insister sur un secteur en particulier, celui que vous maîtrisez le mieux, pour démontrer son impact dans la prospérité souhaitée ?





1°) Qu’est-ce que l’émergence et que doit-on entendre par ce mot ?

Le concept d’émergence a-t-il été forgé pour se substituer à celui de développement, étant donné que tous les deux suggèrent l’idée d’un processus toujours en cours ? On parle pourtant de pays développés, ce qui sous-entend que le processus est porté à son point d’achèvement, ou supposé être tel. Mais peut-on dans cette vision des choses parler de pays « émergés » en voulant dire pays développés ? Autrement dit, les pays dits émergents aujourd’hui ont-ils pour vocation de devenir un jour des pays « émergés » ? Je ne le pense pas ; Il ne faudrait pas que la créativité terminologique des économistes nous égare .On parlera d’eux directement comme étant des pays soit développés, soit industrialisés. En parlant du reste de pays soit émergents soit développés, voire sous-développés, on parle en réalité d’économies soit émergentes, soit développées, soit sous-développées. En retenant les expressions d’économies émergentes et d’économies développées, on peut se demander si le stade d’émergence n’est pas ce stade appelé autrefois le stade de décollage économique. En effet qu’est-ce que c’était que le décollage économique ? Selon l’économiste américain Walt Rostow, qui a été l’un des conseillers économiques du Président Kennedy des Etats-Unis au début des années 60, le décollage économique est la « période au cours de laquelle une économie entre dans un mouvement de croissance qui s’auto-entretient et lui permet d’amorcer une série de changements quantitatifs et qualitatifs (élévation du niveau de vie, modification de la structure de la production et des types de consommation), des changements qui caractérisent précisément le développement. Une économie émergente serait-elle donc différente d’une économie qui décolle ? Que voulait dire vingt ans plus tard l’économiste néerlandais Antoine Van Agtmael qui a inventé ce concept de pays émergent en 1981 ? Selon lui, le pays émergent est d’abord un pays du Tiers-monde ; un pays pauvre, mais qui connaît depuis plusieurs années des taux de croissance élevés et qui amorce par ce fait-même un processus de modernisation et de rattrapage des pays développés, tout en conservant des structures sociales très inégalitaires et traditionnelles pour une bonne part. C’est un pays qui reste pauvre parce que son PIB par habitant reste inférieur à celui des pays développés. L’émergence c’est encore autre chose : c’est le passage d’un type de production agraire à un type de production industrielle ; c’est l’ouverture et l’accès au marché mondial des produits et des services ainsi qu’aux flux internationaux des capitaux. Donc, ce que le concept d’émergence introduit comme complément à celui de décollage économique se trouve dans le changement introduit dans la structure de l’économie qui fait passer de la prédominance agraire à la prédominance industrielle ; la place prise par l’industrie entraîne une amélioration du taux de participation au marché mondial des produits manufacturés.

L’étape ultérieure de tout statut de pays émergent doit être l’étape de pays industrialisé à défaut de s’appeler l’étape de pays développé. ( ex : les nouveaux pays industrialisés du sud-est asiatique).

2°) Dans le cadre du Cameroun, quel est le point d’ancrage ? Serait-ce le Document de Stratégie pour la Croissance et l’Emploi ( DSCE) ?

On ne peut pas ignorer ce document qui a pour ambition d’être le programme économique dont la mise en œuvre devrait conduire à l’émergence. Il est heureux de constater que ce DSCE mentionne parmi ses quatre objectifs généraux, « l’atteinte du stade de nouveau pays industrialisé ». Il y a lieu de s’en féliciter parce que cela donne une précision importante à la notion d’émergence qui commence à être galvaudée. Quand on parle de pays industrialisé, on dit quelque chose de clair pour tout le monde.

Mais le plus important consisterait à savoir si, depuis son adoption en 2009, le DSCE a parcouru un chemin qui permet de nourrir l’espoir d’atteindre les objectifs arrêtés. Un bilan d’étape a été commandé en mai dernier, par un contrat en bonne et due forme passé à l’Université de Yaoundé II, du moins d’après ce que j’ai pu voir sur Internet. Son rapport était attendu pour décembre 2014. Mais déjà, dans la justification et les termes de références de cette étude, on peut relever trois informations préoccupantes : 1°- Le stock des arriérés de la dette s’est accumulé ; il passe de 3,9% du PIB en 2011 à 6,7% en 2013. 2°--Il y a une mauvaise exécution du budget d’investissement, tel par exemple qu’en 2013, jusqu’à la fin des trois premiers trimestres budgétaires, seuls 35% du budget étaient consommés. Et, troisième indication : le climat des affaires, selon « Doing Business », se serait encore dégradé puisque le Cameroun, en perdant six places se classe 168è sur 189 pays classés.

Il y a lieu de faire également état des indications suivantes tirées des Cahiers Economiques du Cameroun qui sont une publication de la Banque Mondiale : De 2010 à 2013, le taux de croissance moyen aura été de 4%, soit 1 point en-deçà des prévisions. Selon ces Cahiers Économiques toujours, pour atteindre les objectifs officiellement fixés pour 2020, il faudrait que l’économie du Cameroun enregistre une croissance annuelle de presque deux chiffres entre 2014 et 2020 et non les 5,5% en moyenne annuelle dans la période 2010-2020, tel que prévu dans le DSCE, ni encore moins les 4,8 à 5,4% projetés par la Banque Mondiale. Or il n’ y a pas émergence quand le taux de croissance vacille.

Tout cela suppose, voire exige un re-examen des sources de croissance. Le 23 octobre et le 14 novembre 2014, il s’est tenu dans les services du Premier Ministre des réunions d’évaluation de l’exécution du DSCE. Les communiqués publiés chaque fois à l’issue de ces deux réunions ne sont pas entrés dans les détails. Toutefois, à l’issue de la réunion du 23 octobre, le président du comité interministériel disait que « beaucoup de grands projets sont en cours. Mais, si le Cameroun veut aller vers un taux de croissance à deux chiffres, il faut que ces projets soient associés à des reformes structurelles dans les domaines de l’économie, le climat des affaires et la justice » entre autres. Le représentant du « cabinet conseil » ayant à évaluer l’évolution de ce projet relevait de son côté « que la lenteur dans la mise en œuvre des reformes qui seules peuvent garantir une croissance durable est le principal point faible de ces trois premières années du DSCE ». Quant à la réunion d’évaluation du 14 novembre 2014, ce qui en est dit dans le communiqué disponible dans le portail du Gouvernement s’est pratiquement limité à affirmer que le rapport qui a été donné était un « rapport sans complaisances » et que « les membres se sont projetés vers l’avenir en menant une réflexion profonde sur les perspectives de réajustement du DSCE pour l’arrimer aux dimensions d’émergence du Cameroun à l’horizon 2035 ». Cela n’éclaire pas beaucoup, et c’est peu dire !

3°) Selon vous, qu’est-ce qu’il faut faire pour atteindre cette émergence ; quels sont les domaines prioritaires, les actions majeures, bref quelles sont les conditions pour l’émergence ?

Devenir un pays industrialisé, puisque c’est bien de cela qu’il doit s’agir, ne peut pas se faire sans qu’on ait eu à encourager et à aider à promouvoir des entreprises viables et capables de production des biens et des services de toutes sortes, pour des marchés tant intérieur qu’extérieur. C’est peut-être ce que les économistes appellent l’appareil de production. Cet encouragement passe par une bonne politique de financement de l’économie. A cet égard, je sais qu’ une loi promulguée le 18 avril 2013 fixe les incitations à l’investissement privé en République du Cameroun. (Loi n°2013/004). Il est souhaitable qu’il soit organisé une très large information sur des dispositions législatives et règlementaires de cette nature. Il ne peut pas se produire un effet d’encouragement ou d’incitation sans action méthodique et vigoureuse de diffusion de telles informations.

Le DSCE a prévu des reformes au plan fiscal qui devraient faciliter l’accès au crédit. Le fait est que les banques demeurent inutilement surliquides dans notre pays, peu rassurées qu’elles sont quand il s’agit de prêter de l’argent aux petites et moyennes entreprises. Mais la critique des banques surliquides et qui ne financent pas l’économie à travers les PME devrait s’accompagner de cette autre critique de l’insuffisance du souci de l’innovation et de la prospection des marchés. Quelqu’un a dit, sous la forme d’une boutade, qu’il faut vendre avant de produire ; ce qui veut dire qu’il faut se soucier de savoir à qui vendre le produit qu’on se prépare à fabriquer, avant de le fabriquer. Il est à remarquer qu’ici, le DSCE mentionne seulement la place de la recherche dans les stratégies énumérées, sans indiquer qu’il importe d’identifier des créneaux et des filières susceptibles de constituer des avantages concurrentiels sur des marchés identifiables. Car tout se passe comme s’il s’agit de réaliser la croissance en demeurant uniquement dans le ronronnement des productions et des consommations habituelles.

Dans quel domaine pourrait-on au Cameroun donner un coup d’accélérateur à ce qui se fait déjà assez bien, si ce n’est dans celui de l’agroalimentaire ? L’émergence au Cameroun devrait être portée par la recherche et l’innovation dans ce domaine. Il va falloir changer d’échelle dans la production agricole. Il faudrait susciter et encourager l’avènement des entrepreneurs agricoles qui sachent effectuer le dépassement de l’étape des petites exploitations familiales vers l’étape des grandes exploitations en rapport avec la grosse demande des pays limitrophes. Il n’y a pas que les pays de la CEMAC ; il y a aussi le grand marché du grand Nigeria. Il ressort d’une étude commandée par la Banque Mondiale et menée par les économistes Mukhtar Amin et Mombert Hoppe, que le Cameroun aurait beaucoup à gagner si l’opacité et la prédominance de l’informel dans les transactions commerciales à la frontière avec le Nigeria prenaient fin un jour ; ce qui ne dépend que des gouvernements des deux États. Le fait est que le commerce réel observé à cette frontière est estimé 40 fois supérieur au commerce officiel et formel. Selon cette étude qui traite de la « formalisation de l’informel dans le commerce transfrontalier Cameroun-Nigeria », entre 2010 et 2011 les données commerciales enregistrées révélaient que tandis que le Nigeria a exporté 1 à 10 millions de dollars US vers le Cameroun, pétrole non compris, le Cameroun a exporté dix fois plus vers le Nigeria soit 10 à 30 millions US, pétrole non compris. C’est une situation qui montre que le marché nigérian est demandeur d’une bonne quantité de produits en provenance du Cameroun. Il s’agit d’œuvrer en concertation avec le Nigeria pour rationaliser et formaliser tous ces échanges et supprimer les pertes occasionnées par la corruption.

4°) Pouvez-vous insister sur un secteur en particulier, celui que vous maîtrisez le mieux, pour démontrer son impact dans la prospérité souhaitée ?

Le secteur que je connais le mieux ? Je me limiterais à parler de la recherche scientifique et plus précisément de la recherche autrefois dite appliquée et qui s’appelle aujourd’hui recherche/développement. Elle ne concerne pas seulement les institutions universitaires mais également et surtout les instituts et laboratoires, publics ou privés. Un mot d’abord sur les universités. Ici, je me demande s’il ne faut pas revenir à ce qui était si bien pensé à l’origine, quand on avait spécialisé les trois premiers centres universitaires (transformés en universités à partir de 1993) : Ngaoundéré était un centre universitaire qui devait se consacrer à toutes sortes de technologies ; Douala avait été conçu pour se spécialiser dans l’économie, le commerce, la gestion, tandis que Dschang avait une vocation d’université consacrée à l’agronomie et à tous ses dérivés dans l’agroalimentaire et l’agro-industrie. Cela étant dit, je pense ensuite qu’une sérieuse révolution devrait se produire dans le statut et l’utilisation des chercheurs. Jusqu’ici la plupart des chercheurs dans les structures d’Etat s’occupent surtout de leur évolution dans la carrière, le rapport avec les besoins du développement n’étant pas toujours évidents. Il serait temps d’introduire un système de contrats entre les chercheurs et, soit l’administration, l’université, soit les entreprises, sur la base des objectifs bien définis au départ, ainsi que des délais de production des résultats bien déterminés. Ce n’est que de cette manière que se fera sentir de façon plus évidente l’idée de l’innovation en rapport avec la nécessité de faire valoriser les résultats de la recherche par des entrepreneurs industriels qui seraient les seuls à sentir ou à flairer le bon filon, à y investir après avoir bien sondé le marché potentiel. Des reformes s’imposent aussi dans ce domaine. L’histoire des nouveaux pays industrialisés ainsi que des pays reconnus émergents montre une grande place que la recherche a prise dans leur « émergence ».

Une grande responsabilité échoit à l’Action publique en ce qui concerne la sensibilisation des opérateurs économiques de toutes catégories à la prise en compte de ce facteur recherche/innovation devant conduire à la valorisation des résultats de la recherche, ainsi qu’à la délivrance des licences d’exploitation des brevets déposés auprès de l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle ( OAPI). En novembre 2010, l’OAPI, assisté de l’Institut Français pour la recherche/ Développement (IFRD) avait organisé un forum à Douala pour sensibiliser les entreprises à l’intérêt qu’elles auraient à exploiter les brevets déposés à Yaoundé. Je crois savoir que les représentants des entreprises à ce forum n’avaient pas laissé aux organisateurs l’impression d’y avoir trouvé un si grand intérêt ! Il y a donc du travail à faire dans cette direction.

Cela veut dire que l’élaboration des projets de recherche devrait entrer dans les préoccupation des industriels et autres chefs d’entreprises qui auraient à recruter dans leurs structures et pour des missions précises, des spécialistes des matières relevant de leur domaine d’activité et qui devraient servir à l’amélioration de leurs produits. Il ne saurait y avoir d’émergence sans un début d’introduction de la culture scientifique dans l’esprit des uns et des autres.

Pour dire un dernier mot, je salue le passage du DSRP (Document pour la Réduction de la Pauvreté) au DSCE. J’ai toujours pensé que le concept de « lutte contre la pauvreté » ou de « réduction de la pauvreté » était boiteux et peu mobilisateur. Il est heureux qu’il ait été remplacé par le concept approprié de croissance qui renvoie à celui de création des richesses. Car lutter contre la pauvreté limite l’ambition des développeurs à ne se soucier que du franchissement de la ligne, tout compte floue et large comme un boulevard, qui sépare le seuil de la pauvreté et le portail de la richesse. Bien que nous n’ayons traité ici que de la dimension économique de l’émergence, il va sans dire qu’elle ne peut être que le levier du développement social et culturel. L’un des grands objectifs de l’émergence n’est-il pas la réduction des inégalités à travers un élargissement continuel de la base de ceux qui accèdent au bénéfice des fruits de la croissance ?
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