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Mémorial contre l'Oubli, de Célestin BEDZIGUI

Préface:Recueils de poésie

Mémorial contre l'Oubli, de Célestin BEDZIGUI

Mpôdôl Editions, Paris , 2009

C’est indéniablement une idée géniale que celle d’élever dans l’esprit des hommes d’authentiques stèles sous la forme de poèmes dédiés à quelques héros du combat multiforme pour la liberté. C’est ce qu’a entrepris de réaliser Célestin Bedzigui, qui me fait l’honneur d’avoir à préfacer le présent recueil et révèle à ceux qui étaient loin de s’en douter,  une capacité émotionnelle toute à son honneur. Ceux qui ne pouvaient s’imaginer que ce bouillonnant homme politique, gestionnaire de formation et militant de tempérament, recelait quelque part en lui, la dimension d’une intériorité que cache souvent le débat politique par lequel beaucoup l’ont connu au Cameroun. La poésie est « une louange éternelle que l’esprit rend à ce qui le marque » ! Cette belle et puissante formule retenue de son professeur de français en classe de seconde, avait profondément marqué à son tour le jeune Bedzigui qui a tout autant été émerveillé par le chant de Salomon dans la Bible, empreint d’une édifiante poésie.
                Parmi la dizaine de morceaux de poésie nés de cette sensibilité et que par pudeur parfois il n’a pas osé rendre publics, il a choisi de sortir des tiroirs le présent « Mémorial contre l’Oubli » sous-titré « Pour un monde de paix et de fraternité ».
                Quel rêve de paix nourrir quand

               « Des cris stridents percent comme des vrilles
               « Les parois de nos consciences
               « Qu’ils criblent de jets de colère
               « Qui nous mettent en transe
               « Ce sont les âmes errantes  de ceux qui
               « Ont sacrifié leurs vies pour le Cameroun 

                Quel rêve de  fraternité nourrir devant ce que nous rappellent les poèmes « Intifada » et « Shoah » contenus dans le présent recueil ? Contre l’oubli, la pensée de Célestin Bedzigui est allée pêle-mêle à des anonymes et à des héros individuels. Dix morceaux de poésie sont dédiés au premier groupe, tels que Soweto, Intifada, Shoah, La traite négrière ou encore La Rose de la mort qui évoque le million de victimes des bombes atomiques d’Hiroshima et Nagasaki en septembre 1945. Mais plus nombreux sont les poèmes dédiés à ces héros, militants des grandes causes que furent Um Nyobe, Rudolph Duala Manga Bell, Martin Luther King, Amilcar Cabral ou Le Mahamat Ghandi. et bien d’autres encore que le lecteur va découvrir.
                L’oubli qui menace les sacrifiés et autres morts anonymes est différent de celui dans lequel peuvent aussi sombrer les héros coureurs d’idéal et porteurs de messages éternels. Quand Célestin Bedzigui dédie une pensée aux enfants massacrés de Soweto comme à la Shoah ou à la Traite négrière transatlantique, c’est pour dire en quelque sorte « plus jamais ça ». La matérialité abominable des faits n’est en rien célébrée comme telle ici ! Bien au contraire, le poète l’agite devant nos consciences hébétées afin qu’elle serve d’épouvantail et, en quelque sorte, soit renvoyée dans un cachot d’où elle n’aurait jamais dû sortir. C’est de l’oubli retourné. On ne veut pas oublier tout en ne tenant pas à se souvenir : les victimes des bombes atomiques, les populations civiles massacrées pendant la guerre du Vietnam, les victimes de l’Apartheid…ont pris place dans une Histoire à laquelle, en tant qu’événements survenus, ils se prêtent à proposer  un sens    à décrypter :
                «  Ils sont là
                «  Âmes blanches et muettes
                «  Dont le regard fixe
                «  Nous soumet à la Question
                «  Est-ce vrai que nous sommes oubliés
                « Méritons- nous d’être effacés de vos mémoires
                «  Nos vies ont-elles été sacrifiées en vain ?
                                                               (Ces Ames qui pleurent)
 Le poète laisse la question sans réponse ici ; mais il conclut et tranche sans hésitation, s’agissant de Soweto :
                «  Leur sacrifice n’aura pas été inutile
                «  Leur vie n’aura pas été vécue en vain
Si ces derniers sont des héros comme ceux  auxquels C. Bedzigui consacre 16 poèmes sur les Vingt-six que compte le Recueil, parce que nationalistes ayant combattu pour qu’advienne la liberté des indépendances ou pour que soit aboli le régime de l’apartheid, que dire de ces autres victimes innocentes des populations civiles tombées sous des bombes ou des balles aveugles, écrasées par des chars soviétiques lors de l’invasion de Prague ? Le Mémorial contre l’oubli fonctionne ici comme un rappel du droit à la vie, à une époque où la défense des droits de l’homme occupe le devant de la scène. Soudain, je pense à l’auteur des Grands cimetières sous la lune, Georges Bernanos qui, en voyant passer dans des camions des condamnés à mort qui savaient seulement qu’ils allaient mourir, affirmait avoir « été frappé par cette impossibilité qu’ont les pauvres gens de comprendre le jeu affreux où leur vie est engagée » ; et il ajoutait : «  Et puis, je ne saurais dire quelle admiration m’ont inspirée le courage, la dignité avec laquelle j’ai vu ces malheureux mourir ».
                C’est certainement la même nature d’admiration justifiant une « louange éternelle » qui a poussé Célestin Bedzigui à réserver une place dans ce mémorial à l’étudiant tchécoslovaque Jan Palack qui avait courageusement décidé de s’immoler par le feu pour protester contre l’invasion de son pays :
                «  Brisant vos chaînes et défiant vos chars
                «  J’emporte ma liberté dans mon rêve
                «  Et laisse aux flammes le soin de répandre mes cendres au vent
.C’est ce que notre poète fait dire à l’étudiant dont l’héroïsme n’aura produit que très peu d’effet sur le déploiement de l’action du pouvoir soviétique qui est allée jusqu’au bout dans l’écrasement de la résistance. Mais au-delà du sujet individuel admiré, c’est la valeur dont il est porteur que le poète salue et vénère. Elle ne meurt ni ne disparaît avec son porte flambeau. Cela se vit et se voit à une autre échelle dans le cas de plusieurs autres héros auxquels Célestin Bedzigui dresse ici une stèle poétique: Lumumba, Martin Luther King, Um Nyobe, Félix Moumie Che Guevara, pour ne mentionner que ceux-là. Au-delà de leur personne physique nécessairement mortelle, ce sont les idéaux dont ces hommes ont été porteurs qui ne doivent pas être abandonnés, même sous le prétexte que l’idéal doit rester l’idéal et qu’il cesse d’être l’idéal dès qu’il coïncide avec le réel. Le lecteur pourra peut-être avoir le sentiment que C. Bedzigui aura consacré plus de place à l’hommage rendu à ces héros individuels qu’à seulement entonner un hymne à la cause ou aux idées pour lesquelles ils ont combattu et ont été combattus. Dans le poème dédié à Che Guevara, quand il rappelle que :
                               «  Marchant sur les traces de Trotsky
                               «  Grand apôtre de la révolution permanente
                               «  Il est le premier grand prêtre visionnaire
                               «  De la révolution mondiale
Il parle de l’homme Che Guevara tout en évoquant l’idéal de révolution permanente autour duquel s’est bâtie toute son existence. De même l’hommage qu’il rend à Kwame Nkrumah, tantôt en s’adressant directement à lui, tantôt en parlant de lui à la troisième personne, ne manque pas non plus de proposer une projection sur l’avenir de ce qu’aura été le rêve de l’Osagyefo :
                               «  Quand le soleil des consciences
                               «  Des générations futures sera au zénith
                               «  Sous les yeux d’un monde émerveillé
                               «  Apparaîtront les fondations
                               «  Du chantier de sa vie
                               «  Les Etats-Unis d’Afrique

L’ « Ode au Grand soir » par laquelle se termine ce recueil, tout en étant l’un de ses meilleurs morceaux de poésie, convaincra le lecteur de l’optimisme de Célestin Bedzigui qui ne désespère pas de voir le rêve devenir réalité :
                               «  Et pourtant tu avanceras
                               «  A la force du rêve qui sera un jour réalité
                               «  D’offrir les lumières
                               «  Du Grand Soir
                               «  A ces hommes et à ces femmes
                               «  Pour lesquels tu te seras sacrifié
                               «  Même si aux heures les plus âpres
                               «  Du combat
                               «  Tu auras été abandonné de tous.

Ce que j’ai aimé par-dessus tout c’est l’idée en elle-même de ce Mémorial contre l’Oubli sous la forme d’un livre passant de mains en mains et offrant au lecteur d’être parcouru selon l’ordre voulu, comme  le ferait le pèlerin  méditatif dans un grand « cimetière sous la lune » ! Pour notre poète, et je l’entends ainsi, les beaux rêves ne se laissent pas enterrer.

E. Njoh-Mouellé


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